• Philosophie : nom commun, art de ne pas prendre les gens pour des imbéciles…

    Mais au fait, c’est quoi la philosophie ? Passé le trop fameux commentaire étymologique, le petit intermède historique, la longuette énumération des grands Monsieur, que reste-t-il à une bloggeuse pour définir la philosophie qu’elle propose? Tant pis pour la modestie, il lui reste encore son humble avis.
    L’histoire s’appelle « Le Philosophe et ses Pauvres ». Et puisqu’il faut bien commencer quelque part, commençons par le commencement… Un jour un petit homme trop barbu pour être le gentil de l’histoire décida de revêtir le costume du sauveur des foules, se targuant de pouvoir révéler aux prolétaires la misère dans laquelle, aveugles, aliénés et inconscients, ils vivaient. On vit alors le philosophe se donner pour mission d’aller sortir de leur platonicienne caverne des prisonniers qui se trouvaient fort bien tels qu’ils étaient, qui n’avaient jamais eu besoin de philosophes pour mener à bien leur existence, et n’avaient jamais demandé à des penseurs de leur porter secours. La maladie consacra le docteur : le Philosophe et ses Pauvres étaient nés. Pour reprendre les mots géniaux de Jacques Rancière, l’aliéné devint « l’homme chez qui la possibilité de perdre ses chaînes n’existe que comme décret du philosophe ». On avait donc besoin de penseurs pour être libre ! 

    Il faut dire que les petits penseurs barbus savent y faire… Nul besoin de baguette magique, ils possédaient une arme fatale : la « critique démystifiante ». Son fonctionnement était simple : lorsqu’on questionnait l’homme-qui-pense à propos d’un sujet, il esquivait, tactique universelle. A coup de « La religion est l’opium du peuple », la critique démystifiante se présente comme une stratégie d’évitement, de substitution, de déplacement. On nous explique par exemple que le vêtement (a) cache des rapports de force typique d’une société de classes (b). Tout l’intérêt est déporté de a vers b. Et si vous ne saisissez pas ce phénomène, c’est que vous ne saisissez pas que le principe même d’une pensée philosophique, c’est son pouvoir de passer des apparences, lot du vulgaire sens commun, à la réalité, privilège quasi-divin auquel n’accède que les petits barbus aux têtes bien pleines. Voilà comment s’effectue toujours l’élision de la question…
    Qu’est-ce que le maquillage ? L’épiphénomène d’une société du paraître. Qu’est-ce que la publicité ? L’épiphénomène d’une société de consommation. Qu’est-ce que la mode ? L’épiphénomène d’une société du spectacle. Bien sûr, pour que l’arme fonctionne, il fallait une anodine et dévastatrice petite chose : faire comme si les philosophes étaient de voir plus vrai, plus loin, plus réel que la masse du vulgus, trop peu cultivé, trop peu sagace, trop peu lucide. Il fallait donc une domination !  C’est ainsi que les petits barbus devinrent Rois.

    L’histoire n’est pas très amusante, j’en conviens… c’est une histoire de garçons !!! Rien n’interdit d’en changer le dénouement. En prenant au sérieux les actions des hommes, des plus quotidiennes comme l’acte de se maquiller aux plus exceptionnelles comme celui de faire appel à la chirurgie esthétique, je crois que la philosophie se donne la possibilité de mieux penser. Car il est certain que le maquillage est tout autre chose qu’une banale coquetterie de femme aliénée par un système machiste. Traiter le discours optimiste d’une patiente pour une mammoplastie avec la même objectivité que celui d’une sociologue pseudo-féministe critique de la chirurgie esthétique, c’est redistribuer les cartes du pouvoir en affirmant l’égale capacité des hommes à saisir le sens de l’expérience dans laquelle ils évoluent. C’est écrire une nouvelle histoire : « Le Philosophe et ses Riches ». Substituer à l’échappatoire de la critique démystifiante une attention analytique plus optimiste sur des phénomènes trop décriés par une philosophie par trop intellectualiste : le vêtement, la mode, le maquillage, la chirurgie esthétique, la publicité, le paraître, … Montrer en fait que le superficiel est peut-être ce qu’il y a de plus authentique. Alors, quelle news philo aujourd’hui ? Philosophie : nom commun, art de ne pas prendre les gens pour des imbéciles, qu’ils soient fashion – et non victimes – ou instruits.

    Texte de Clémence Chastan, illustration : Marine Chastan


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